Le 1er octobre, Infomaniak a commencé à se négocier à la SIX Swiss Exchange sous le symbole INFO. Aucune action nouvelle n’a été émise, aucun investisseur n’a signé de chèque, et pourtant quelque chose d’important vient de se produire dans le cloud suisse. L’entreprise genevoise est entrée en Bourse par la petite porte, celle que les financiers appellent un reverse takeover : Perrot Duval Holding, cotée depuis 1905, a été absorbée, l’assemblée générale du 24 septembre a validé l’opération, et la société cotée s’appelle désormais Infomaniak SA.
Je suis client d’Infomaniak depuis des années. J’y héberge des sites, des mails, des sauvegardes. Alors quand une entreprise dont je dépends pour mon travail quotidien change de nature juridique, je regarde de près ce qui a bougé. Et ce qui a bougé, ce n’est pas son produit. C’est sa structure de propriété.
Ce que la Bourse change, et ce qu’elle ne change pas
Commençons par le chiffre qui a circulé partout : 200 millions de francs de valorisation, ressortis du prospectus. C’est la photographie d’un instant, pas un jugement sur la solidité de la maison. La vraie information est ailleurs, dans la répartition du capital. Le prospectus décrit 8 050 226 actions A non cotées et 4 670 103 actions B cotées. Les actions A portent la majorité des droits de vote, et elles appartiennent à la Fondation Infomaniak.
Autrement dit : vous pouvez acheter toutes les actions B que vous voulez, vous n’obtiendrez jamais la majorité des voix. Il est impossible de racheter la société sans l’accord de la fondation. L’indépendance n’est pas promise dans un communiqué de presse, elle est écrite dans les statuts, et elle est opposable devant un tribunal. C’est une nuance que le milieu des télécoms suisses connaît bien : le jour où un acteur devient intéressant, il devient rachetable. Infomaniak a construit sa cotation de façon à ne pas l’être.
La suite est cohérente avec ça. Le groupe devient la première B Corp certifiée cotée en Suisse et, à sa connaissance, le premier pure player du cloud souverain sur SIX. On peut trouver la formule marketing. Je la trouve surtout révélatrice d’un positionnement : la performance financière et l’engagement statutaire sont présentés comme un seul et même argument, pas comme deux chapitres séparés.
Les chiffres du semestre
Le premier semestre 2026 donne la mesure du rythme : 31 millions de francs de ventes nettes, en hausse de 16,2 %, un EBITDA de 11,6 millions, en hausse de 14,9 %, et 32,3 millions de facturations de services, en progression de 26,5 %. Deux lignes comptables distinctes, que certains commentaires ont mélangées. Les ventes nettes mesurent l’activité consolidée, les facturations de services mesurent le volume facturé. Les deux sont exactes, elles ne racontent simplement pas la même histoire.
Derrière ces chiffres, il y a une intention affichée : de nouveaux datacenters en Suisse, dont D5, 2,5 mégawatts, avec une mise en service prévue en 2028. Le déploiement d’Euria, son IA souveraine, dans toute la suite collaborative. Et une expansion européenne. Le tout sans levée de fonds, ce qui est précisément le point intéressant du montage : la cotation sert à exister sur le marché des capitaux, pas à financer une croissance qui ne serait pas encore payée.
Pourquoi ça compte maintenant
Le 25 septembre, quelques jours avant la cotation, le Conseil national a adopté la motion « infrastructure numérique souveraine » par 126 voix contre 66. Le Conseil fédéral recommandait le rejet, la commission était divisée. Le signal politique est clair : la dépendance aux infrastructures étrangères est devenue un sujet parlementaire, pas seulement un argument de vente.
Le problème, c’est que la souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se finance. Un datacenter, ça se paie en béton, en électricité et en ingénieurs, et l’argent ne sort pas d’un discours. La Suisse a les laboratoires, elle n’a pas le capital de croissance. C’est exactement ce que dit l’Indice mondial de l’innovation publié cette semaine : premier du classement pour la seizième année consécutive, premier pour les brevets rapportés au PIB, et un rapport qui reconnaît que le passage à l’échelle coince. Les États-Unis et la Chine concentrent 89 des 100 entreprises de deep tech les plus valorisées depuis 2000. Le nombre de start-ups deep tech suisses a augmenté de moins de 60 % entre 2020 et 2025. En Estonie, c’est près de 300 %.
Infomaniak apporte une réponse structurelle à ce diagnostic, et c’est ce qui rend l’opération intéressante au-delà de son cas particulier. L’entreprise ne cherche pas un fonds d’investissement pour grandir, ni un acquéreur pour sortir. Elle va chercher le marché, en gardant le contrôle. Un modèle où l’indépendance est verrouillée en amont, et où la Bourse sert de caisse de résonance plutôt que de porte de sortie.
Ce que je surveille
Trois choses, à mon niveau de client et d’observateur.
D’abord, la liquidité réelle des actions B. Une cotation sans volume ne sert à rien, et le flottant reste modeste.
Ensuite, le calendrier du datacenter D5. Une mise en service en 2028, c’est loin, et c’est là que se jouera la capacité à tenir la promesse de souveraineté avec des machines qui sont physiquement en Suisse.
Enfin, l’exécution d’Euria dans la suite collaborative. C’est le test le plus dur : une IA souveraine qui n’est pas au niveau des modèles américains ne sera pas utilisée par choix, elle sera utilisée par obligation. Et l’obligation, en logiciel, ça ne dure pas longtemps.
Reste une question que la cotation ne règle pas. Le jour où un acteur coté, avec une fondation majoritaire aux droits de vote, devra expliquer à des actionnaires minoritaires pourquoi il refuse une offre de rachat généreuse, la réponse tiendra dans les statuts. Elle sera légale, elle sera assumée, et elle ne fera plaisir à personne dans la salle. C’est le prix de l’indépendance, et pour une fois, quelqu’un a décidé de le payer d’avance.



