La Confédération suisse a lancé un appel d’offres de 110 millions de francs sur cinq ans pour migrer ses services informatiques vers des « Public Clouds ». Les noms des prestataires ne sont pas officiellement confirmés, mais les observateurs du secteur n’ont guère de doutes : ce sera AWS d’Amazon et Azure de Microsoft. Les deux hyperscalers américains trustent 80% du marché cloud public et sont les seuls à cocher toutes les cases techniques exigées par Berne.

La Poste suisse a déjà fait le pas. Elle a annoncé en 2025 son basculement vers AWS et Azure, officialisant une stratégie « cloud-first » qui enterre définitivement l’idée d’un cloud souverain pour les services postaux.

Pendant ce temps, Microsoft a reconnu auprès de la police écossaise qu’elle ne pouvait pas garantir la souveraineté des données hébergées dans Microsoft 365. Pas « ne veut pas ». « Ne peut pas ». La nuance est de taille.

Infomaniak, le suisse qui crie dans le désert

Infomaniak, l’hébergeur genevois qui a bâti sa réputation sur la souveraineté numérique, monte au créneau depuis des mois. Leur constat est sans appel : la Confédération « précipite la Suisse dans un rapport de dépendance très préoccupant ».

Ils ont raison. Voici pourquoi.

Le Cloud Act américain permet aux autorités US d’accéder aux données stockées par des entreprises américaines, même si ces données sont hébergées physiquement en Europe. Peu importe que le datacenter soit à Zurich ou à Genève : si le fournisseur est américain, Washington peut théoriquement mettre la main dessus.

Pour une administration publique suisse qui gère des données fiscales, des dossiers de santé, des secrets de défense, ça devrait être un « no-go » absolu. Ça ne l’est pas. L’appel d’offres de 110 millions porte la mention « cloud public ». En clair : chez AWS ou Azure.

Les alternatives existent, mais personne ne les choisit

Infomaniak propose une suite complète : kSuite (équivalent Microsoft 365), kDrive (OneDrive), kMeet (Teams), le tout hébergé en Suisse, certifié ISO 27001, alimenté par énergie renouvelable, avec des datacenters qui recyclent 100% de leur chaleur.

Techniquement, ça couvre 90% des besoins d’une PME ou d’une administration moyenne. Mails, stockage, visioconférence, bureautique collaborative. Le tout hors juridiction Cloud Act.

Alors pourquoi l’État suisse ne migre-t-il pas massivement vers Infomaniak ?

La première raison, c’est l’écosystème Microsoft. Exchange, Active Directory, SharePoint, Teams : des décennies d’intégration qui forment une glue numérique quasi impossible à dissoudre. Migrer, c’est accepter des mois de transition, des centaines d’heures de formation, une productivité en baisse temporaire. Aucun chef de projet IT ne veut porter ce risque.

La deuxième raison, c’est le confort. Microsoft 365, c’est le standard mondial. Les collaborateurs connaissent, les prestataires connaissent, les écoles forment dessus. Sortir du moule Microsoft, c’est accepter d’être le seul de sa catégorie à le faire. Et en Suisse, on n’aime pas être le seul.

Hôpitaux sur Azure, écoles sur Google, admin sur Microsoft

Le tableau est édifiant quand on regarde le paysage complet :

Les hôpitaux universitaires migrent leurs données patients vers Azure. Les écoles distribuent des Chromebooks avec Google Workspace. Les administrations cantonales standardisent sur Microsoft 365. Chaque secteur, individuellement, prend une décision rationnelle : « c’est le meilleur rapport qualité-prix ». Mais collectivement, la Suisse cède sa souveraineté numérique par petits morceaux, décision par décision, appel d’offres par appel d’offres.

Ce n’est pas un complot. C’est pire : c’est une absence de stratégie.

Ce qui manque, c’est une volonté politique

La souveraineté numérique n’est pas un problème technique. Infomaniak, Proton, Tresorit et d’autres acteurs suisses ont prouvé que les alternatives existent et fonctionnent. Le problème est politique : aucun conseiller fédéral n’a fait de la souveraineté numérique une priorité de législature.

Pendant que l’Estonie construit son « data embassy » au Luxembourg pour protéger ses données critiques, la Suisse sous-traite tranquillement les siennes à des entreprises américaines soumises au Cloud Act.

Je ne dis pas qu’il faut tout jeter et revenir au papier carbone. Microsoft 365 est un excellent produit, Azure est une plateforme impressionnante. Mais quand on a la chance d’avoir un écosystème souverain compétitif sur son propre sol (Infomaniak emploie 250 personnes à Genève et Winterthur), on ne l’ignore pas dans les appels d’offres publics.

La question n’est pas « peut-on se passer de Microsoft ». La question est « veut-on se donner les moyens de choisir ».

Ce que font les autres pays

La Suisse n’est pas la seule à se poser la question. Mais d’autres avancent des réponses plus structurées.

L’Estonie a construit une « data embassy » au Luxembourg, un datacenter souverain qui héberge des copies critiques de ses données d’État, physiquement hors de portée d’une invasion russe et juridiquement hors de portée du Cloud Act. L’Allemagne pousse Gaia-X, un projet de cloud fédéré européen qui garantit la localisation des données. La France a labellisé « SecNumCloud » ses fournisseurs cloud de confiance, excluant de facto les hyperscalers US des marchés publics sensibles.

Et la Suisse ? Elle lance un appel d’offres « cloud public » sans clause de souveraineté contraignante.

Ce n’est même pas un choix assumé. C’est un non-choix qui se déguise en pragmatisme. « On prend le meilleur produit disponible ». Sauf que le meilleur produit disponible vient avec des chaînes juridiques que personne n’a envie de regarder en face.

Le coût réel d’une migration, et celui de l’inaction

Les partisans du statu quo ont un argument solide : migrer coûte cher. former 35’000 fonctionnaires fédéraux à kSuite au lieu de Microsoft 365, c’est un chantier de plusieurs années et plusieurs dizaines de millions. Les perturbations temporaires, les résistances internes, les incompatibilités avec les partenaires externes restés sur Microsoft, tout ça est réel.

Mais l’inaction a aussi un coût. La dépendance à un fournisseur étranger n’est pas gratuite. Microsoft augmente ses tarifs de 8 à 15% par an sur ses offres enterprise. Dans cinq ans, la facture aura doublé. Et quand on est pieds et poings liés dans l’écosystème, on n’a aucun levier pour négocier.

Sans parler du risque géopolitique. Une administration qui dépend d’Azure pour faire tourner ses services critiques est à la merci d’une décision unilatérale de Washington. Demander à une entreprise américaine de garantir la souveraineté des données, c’est demander à un poisson de garantir qu’il ne nagera pas. Ce n’est pas dans sa nature.

Infomaniak n’est pas parfait, et c’est normal

Je ne vais pas faire la pub d’Infomaniak sans nuance. Leur kSuite est fonctionnelle mais moins polishée que Microsoft 365. Leur offre de visioconférence kMeet n’a pas la profondeur d’intégration de Teams. Leur stockage cloud kDrive est excellent, mais la migration depuis SharePoint est un chemin de croix.

Mais c’est normal. Une PME de 250 personnes ne peut pas rivaliser feature par feature avec une multinationale de 200’000 employés qui investit 25 milliards par an en R&D. Ce n’est pas le combat.

Le combat, c’est la souveraineté. Et sur ce terrain, Infomaniak écrase Microsoft. Données hébergées en Suisse. Zéro accès possible par le Cloud Act. Certifié ISO 27001. Refroidissement des serveurs sans clim, avec de l’air extérieur filtré. Chaleur récupérée pour chauffer des logements à Genève.

Si on attend qu’une alternative suisse soit « aussi bien que Microsoft » avant de migrer, on attendra toujours. Et pendant ce temps, la dépendance se creuse.

Le fond du problème

Le vrai sujet n’est pas technique. C’est une question de vision politique. Est-ce que la Suisse considère son infrastructure numérique comme un bien stratégique, au même titre que son réseau électrique ou son approvisionnement en eau ? Ou est-ce qu’elle la traite comme un service qu’on sous-traite au moins-disant ?

Pour l’instant, le signal est clair : la sous-traitance l’emporte. L’appel d’offres de 110 millions est un vote de confiance envers les hyperscalers américains et un camouflet pour l’écosystème souverain suisse.

Je ne demande pas à l’État de tout migrer chez Infomaniak demain matin. Je demande qu’il y ait une stratégie. Une feuille de route crédible sur cinq ou dix ans. Une volonté politique de réduire la dépendance, même progressivement.

Parce qu’à 110 millions la décision, un haussement d’épaules n’est pas une réponse. C’est une reddition.