Seizième année en tête

Le 5 octobre 2026, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle a publié son Indice mondial de l’innovation. La Suisse arrive première sur 139 économies. Seizième année consécutive. Devant la Suède et les États-Unis.

J’ai lu le classement. Puis j’ai lu le rapport. Ce sont deux textes différents, et le second est nettement moins confortable que le premier.

La Suisse est première pour les résultats de l’innovation, deuxième pour les moyens. Elle est première mondiale pour les dépôts internationaux de brevets rapportés au PIB. Vu d’ici, la machine tourne.

Ce que l’indice mesure vraiment

Un indice bâti sur les brevets, les publications et la réputation des hautes écoles mesure une capacité installée. Il photographie ce que le pays a déjà produit. Les résultats de cette année racontent les investissements d’il y a dix ou quinze ans.

Rien de déshonorant. Mais la même position pendant seize ans devrait nous interroger autant qu’elle nous flatte. Un pays qui garde exactement le même rang depuis seize ans n’a pas grand-chose à raconter sur les cinq dernières années. La structure qui produit le résultat n’a pas bougé.

Le thème spécial de 2026

Le rapport consacre son thème spécial à l’entrepreneuriat de deep science. Comprenez les entreprises qui sortent d’un laboratoire avec une technologie que presque personne d’autre ne sait fabriquer.

Là, les chiffres changent de camp. Les États-Unis et la Chine concentrent 89 des 100 entreprises de deep tech les plus valorisées depuis 2000. Sur cent sociétés, onze pour le reste de la planète.

La Suisse progresse pourtant. Le nombre de start-ups deep tech a augmenté d’un peu moins de 60 % entre 2020 et 2025. En Estonie, sur la même période, la hausse approche 300 %. Nous partons de plus haut, nous ne sommes pas dans le même rythme. Se rassurer avec la base de départ est confortable, regarder la courbe est plus utile.

Le maillon qui manque

Le rapport ne se contente pas de classer, il recommande. Deux recommandations reviennent. Financer les maillons manquants entre les subsides de recherche et le capital privé. Activer la demande des pouvoirs publics.

Traduction : nous savons financer un doctorat, nous savons moins financer une usine pilote, et nous ne savons presque pas financer les premiers clients. Entre la subvention de recherche et le fonds de croissance, il y a un vide. C’est dans ce vide que meurent les entreprises de deep science.

Le classement récompense les laboratoires. Ses propres annexes disent que la Suisse transforme mal ses laboratoires en entreprises.

Pourquoi la deep science n’obéit pas aux règles du logiciel

Une start-up de logiciel se lance avec deux ordinateurs et un abonnement cloud. Le premier client peut arriver en trois mois. Un projet de deep science a besoin d’une salle blanche, d’un microscope à plusieurs millions, de cinq à huit ans de recherche avant le premier produit vendable.

Un fonds qui doit rendre compte chaque trimestre ne sait pas accompagner ce calendrier. Ce type de projet demande de l’argent qui accepte de dormir, et des clients publics prêts à acheter une technologie encore imparfaite pour la faire grandir. C’est exactement ce que le rapport appelle activer la demande, et c’est la partie que la Suisse fait le moins.

Infomaniak, la semaine d’avant

Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien avec la nouvelle de lundi. Infomaniak est cotée à la Bourse suisse depuis le 1er octobre.

Pourquoi une entreprise rentable, indépendante, qui n’a jamais eu besoin du marché, va-t-elle chercher de l’argent public ?

Parce que les datacenters de la prochaine décennie coûtent plus cher que ce qu’une société de taille moyenne peut sortir de ses fonds propres. Elle va chercher le capital là où il se trouve, sur le marché, en gardant le contrôle grâce à la structure de ses actions.

La coïncidence avec la publication du rapport de l’OMPI a quelque chose de pédagogique. La Suisse a le savoir-faire et la demande. Il lui manque un étage de financement. Une entreprise qui construit des infrastructures souveraines doit désormais sortir de chez elle pour trouver cet étage.

Ce que la Romandie apporte

Dans les annexes, je retrouve des noms que je connais. L’EPFL, 22e mondiale au classement QS. SonarSource, première licorne suisse, valorisée 4,70 milliards de dollars. MindMaze, troisième spin-off deep science du pays.

Ces trois lignes disent quelque chose de simple. La matière première est là, et elle est romande pour une bonne part. Ce qui manque n’est ni le talent, ni les idées, ni les brevets. Il manque le capital patient, celui qui accepte d’attendre huit ans avant de voir un produit sortir.

Un classement ne remplace pas une politique

Rester premier est une bonne nouvelle. En faire une politique serait une erreur.

Un rang au classement ne finance pas une usine pilote. Il ne crée pas non plus le fonds qui accompagne une spin-off de la chaire au marché. Il confirme un acquis et laisse croire que le travail est terminé.

Le chiffre à retenir du cru 2026 n’est peut-être pas le un de la première place. Ce serait plutôt ces 89 entreprises de deep tech sur 100 qui échappent à l’Europe et à la Suisse, et le rythme estonien trois fois plus rapide sur les créations.

Lire le rapport au lieu du communiqué, c’est accepter que seize années de première place nous parlent surtout du passé. La vraie question reste ouverte. Qui finance la prochaine SonarSource, et à quel prix ?

Et vous, dans votre entreprise ou votre laboratoire, vous avez déjà buté sur ce vide entre la recherche et le marché ? Racontez-moi.