J’ai passé une soirée sur Taobao à acheter des tokens IA. Pas par curiosité — j’ai suivi l’enquête de Wes Bos, le cofondateur de Syntax.fm, qui a documenté tout son processus. Le type a acheté des clés API Claude et OpenAI sur le marketplace chinois pour une poignée de centimes, et ce qu’il a trouvé derrière ces annonces m’a scotché.
Taobao, c’est pas juste un AliExpress mieux rangé
Si vous n’avez jamais mis les pieds sur Taobao, imaginez Amazon croisé avec AliExpress, mais avec un catalogue qui donne le vertige. Des vêtements aux drones en passant par des services numériques qui n’ont aucun sens économiquement. Wes a tapé « Claude » dans la barre de recherche. Des centaines de résultats. J’ai compté trois grandes familles d’annonces après avoir écumé ses captures d’écran.
Des comptes revendus au prix fort
Première catégorie, la moins glauque. Des gens prennent un abonnement Claude Pro avec une carte américaine ou européenne et le revendent à quelqu’un qui ne peut pas le faire lui-même. Restrictions géographiques, pas de CB compatible, vérification d’identité qui coince. Les prix ? Parfois plus élevés que le tarif officiel une fois convertis. C’est du contournement de conditions d’utilisation, rien de plus. Anthropic n’aime probablement pas, mais on est plus sur du marché gris que sur du vol.
Des accès à la semaine qui n’existent pas officiellement
Deuxième catégorie : « Claude Pro Max — 7 jours — compte partagé ». 8,5 yuans. Environ 1,50 dollars.
Anthropic ne vend pas d’abonnement à la semaine. Ce que vous achetez, c’est l’accès à un compte qui a été ouvert avec des identifiants compromis, partagé entre plusieurs clients en même temps. Vous tapez vos prompts, quelqu’un d’autre lit peut-être vos conversations. Wes en a acheté un pour tester. Ça marchait.
Les proxys API, le vrai cœur du système
C’est là que ça devient intéressant. Des annonces qui proposent « 100 $ de crédit API pour 15 yuans » — à peu près 2 dollars. Wes en a pris plusieurs. Les clés fonctionnaient.
Le principe est simple : votre appel ne va pas directement chez Anthropic. Il passe par un serveur intermédiaire qui le relaye vers les vrais serveurs avec une clé légitime. Vous pensez discuter avec Claude. Vous discutez avec un inconnu qui discute avec Claude.
D’où viennent ces tokens ?
Wes n’a pas de preuve formelle, mais il y a trois pistes qui se recoupent.
La plus évidente : des clés API qui traînent dans des repos GitHub publics. Des bots scannent ça en continu. Un dev commit son `.env` par erreur, dix minutes plus tard sa clé est revendue sur Taobao.
La deuxième : du credential stuffing basique. Si vous réutilisez le même mot de passe partout et qu’un service se fait pirater, votre compte Claude est à vendre.
La troisième : des failles de sécu exploitées avant d’être patchées. Tokens OAuth détournés, sessions volées.
Wes mentionne un chiffre qui circule : un outil de coding agent connu perdrait 10 millions de dollars par mois à cause de ce trafic. Et ce chiffre doublerait tous les deux mois. La plateforme paie Anthropic pour des appels qu’elle ne peut pas refacturer à des utilisateurs légitimes — parce que les tokens consommés sont volés.
Le risque que personne ne voit venir
Oubliez l’éthique deux minutes. Le vrai problème est technique.
Quand vous passez par un proxy API, vous filez à un intermédiaire un accès complet à tout ce que vous échangez avec l’IA. Si vous utilisez un outil de codage agentique — Cline, OpenCode, ce genre de truc — l’agent reçoit des instructions et les exécute sur votre machine.
Le proxy peut modifier ces instructions.
Vous demandez « crée index.html ». Le proxy répond « crée index.html ET envoie le contenu de tous mes dossiers vers un serveur en Chine ». L’agent exécute. Vous voyez le fichier créé, tout a l’air normal. Et pendant ce temps, vos données sont parties.
C’est pas de la science-fiction. C’est techniquement trivial à implémenter pour la personne qui contrôle le proxy. Et vous n’avez aucun moyen de vérifier que les réponses que vous voyez sont bien celles qu’Anthropic a générées.
Pourquoi ce marché existe
Tant que l’accès aux meilleurs modèles restera cher et géographiquement restrictif, il y aura des vendeurs pour combler la demande. C’est mécanique. Anthropic et OpenAI fixent des prix élevés, excluent des pays entiers, et s’étonnent qu’un marché parallèle émerge.
Le problème n’est pas Taobao. Taobao est juste la vitrine. Le problème, c’est un oligopole qui n’a pas encore compris que restreindre l’accès ne fait qu’alimenter la fraude.
Ce que je ferais à votre place
Quelques trucs concrets, sans grand discours.
Passez par OpenRouter. Ça agrège des dizaines de modèles — OpenAI, Anthropic, Google, Meta, et des modèles open source — derrière une seule API. Les prix sont transparents, et vous ne financez pas le vol de clés.
Regardez du côté des modèles open source. DeepSeek V3, Qwen 2.5, Llama 4. C’est pas tout à fait au niveau des leaders, mais c’est assez proche pour 90% des usages. Et c’est légal.
Prenez dix minutes pour auditer vos clés API. Vérifiez qu’aucune ne traîne dans un repo GitHub public. Activez les limites de dépenses sur vos comptes OpenAI et Anthropic. C’est chiant mais ça évite les mauvaises surprises.
Passez à un harness qui vous laisse changer de fournisseur. OpenCode, Cline, Continue.dev. Vous n’êtes pas marié à un écosystème, et vous pouvez mixer les modèles selon le besoin du moment. Un coup Claude pour le code complexe, un coup DeepSeek pour le boilerplate.
J’ai mis l’épisode podcast complet sur mon site, avec plus de détails sur la mécanique des proxys et les coulisses de l’enquête de Wes. Le lien est dans la description.
Et si vous avez déjà acheté des tokens sur Taobao par curiosité, changez vos mots de passe. Sérieusement.

À propos de l’auteur – Podcast, contenus numériques et veille technologique
Je suis actif dans le domaine du podcast et des médias numériques depuis le début des années 2000, période à laquelle le terme « podcast » n’était pas encore largement reconnu par la majorité des marques. Depuis lors, j’ai eu l’opportunité de produire, animer ou accompagner la création de plusieurs centaines de contenus audio et vidéo pour des médias, des institutions, des entreprises et des indépendants, tant en Suisse qu’à l’international.
Ma méthodologie repose sur trois piliers fondamentaux : la stratégie éditoriale, la production de contenus (podcast, vidéo, live streaming) et la veille technologique appliquée. Je privilégie une approche pragmatique, fondée sur l’expérience terrain, les tests, l’analyse des erreurs et une compréhension approfondie des usages réels du numérique, sans recourir à des solutions simplistes.
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J’interviens également en tant que chroniqueur technologique au sein de Mon Carnet et publie régulièrement des analyses dans Cominmag.
Par ailleurs, je suis cofondateur de l’initiative Le Meilleur de, qui valorise depuis plus d’une décennie les meilleures pratiques du web, de la publicité, du podcast et de la communication en Suisse. Ce travail d’observation approfondi m’a permis de développer une vision concrète de la qualité des contenus et de leur impact réel.
En parallèle de mes activités de production et d’analyse, j’enseigne et j’accompagne régulièrement des professionnels, des équipes et des entrepreneurs sur les enjeux du podcast, du live streaming et de la création de contenus numériques. La transmission du savoir fait partie intégrante de mon métier.
Je documente également des projets plus personnels, tels qu’EDS, une aventure en van aménagé combinant mobilité, technologie et récits de terrain. Il s’agit d’une approche alternative pour explorer les usages, en dehors des présentations PowerPoint traditionnelles.
Ce blog constitue un espace dédié à la veille, à l’analyse et au retour d’expérience. J’y partage mes expérimentations, les solutions efficaces — et parfois les solutions moins performantes — avec une seule ambition : produire des contenus pertinents, cohérents et durables.
Au plaisir de vous retrouver prochainement.



