Cette semaine, dans Mon Carnet, je raconte une décision qui a l’air technique et qui dit beaucoup : le canton de Vaud confie le dossier patient de son hôpital universitaire et de onze hôpitaux régionaux à Epic, une entreprise du Wisconsin.
Le 22 septembre, le Grand Conseil a définitivement adopté les crédits. Un peu plus de 207 millions de francs, répartis entre un crédit de 104,5 millions pour le CHUV, une garantie de l’État de 53,1 millions pour les onze établissements de la Fédération des hôpitaux vaudois et 50 millions pour l’équipe projet. L’appel d’offres datait de 2024, le marché a été attribué en novembre 2025, après des recours rejetés jusqu’au Tribunal fédéral. La maintenance, environ 23 millions par année, ne figure pas dans l’enveloppe. Le retour sur investissement annoncé porte sur quinze ans.
Ce qui m’a arrêté, c’est la réponse du Conseil d’État à une question parlementaire, le 7 octobre. On y lit une phrase que j’ai relue trois fois : aucune comparaison fonctionnelle détaillée n’a été menée entre la solution américaine retenue et celle qui est développée à Genève, à 40 km de là.
À Genève, les HUG et l’Hôpital du Valais co-développent le DPI+, un système clinique multilingue bâti sur le dossier patient que les HUG développent en interne depuis trente ans. Le code est partagé, chaque hôpital héberge sa solution et reste propriétaire de ses outils. Une première en Suisse.
Alors pourquoi Genève n’a pas gagné ? Pour une raison qui n’a rien de technique. Les HUG n’ont pas déposé d’offre. Ce ne sont pas des éditeurs de logiciels, et leur direction des systèmes d’information a décidé depuis longtemps de ne pas répondre aux appels d’offres des autres hôpitaux suisses. Une partie des arguments du canton tient debout. Six des vingt et un groupes de fonctionnalités spécialisés du DPI+ exigent des applications tierces, alors que le bloc opératoire, l’anesthésie et les soins intensifs sont intégrés chez Epic. Un co-développement aurait demandé de changer de stratégie informatique, ce que les délais ne permettaient plus.
Reste le calendrier. Le logiciel actuel, Soarian, appartient à Oracle. Son support s’arrête fin 2027. La réflexion a commencé en 2022 et des années ont été perdues en recours. Ce dossier n’a pas été arbitré sur les fonctionnalités. Il a été arbitré par une date de fin de vie.
Il y a de vrais garde-fous : les données restent hébergées en Suisse sous droit suisse, un juriste spécialisé dans la protection des données siège dans la gouvernance, un audit externe est prévu chaque année. Un référendum reste possible, les Vert’libéraux l’ont annoncé. Mais le logiciel reste fermé, sous licence, et chaque évolution se négociera avec un éditeur qui détient le monopole de son propre code. La loi américaine permet à la justice de réclamer des données détenues par une entreprise américaine, où qu’elles soient stockées.
Je ne reproche pas au canton d’avoir tranché dans l’urgence. Je lui demande de se souvenir de ce que coûte une dépendance qu’on n’a pas construite. Carefolio à Morges, ClevEHR à l’hôpital ophtalmique Jules-Gonin, KISIM à l’hôpital fribourgeois : trois solutions suisses tournent aujourd’hui, et aucune n’était à la hauteur du cahier des charges d’un hôpital universitaire. Je l’admets volontiers. Si personne n’investit dans les alternatives, la même question se reposera dans quinze ans, avec un nouveau chèque de 200 millions à la clé.
La souveraineté, pour moi, c’est une capacité concrète : pouvoir dire non, changer de fournisseur sans tout casser et lire le code qui fait tourner vos soins.
Et vous, savez-vous qui peut accéder aux données de votre organisation ? Est-ce que partir vous coûterait vraiment quelque chose ?
Écoutez l’épisode du 16 octobre 2026 sur Mon Carnet. Mon billet commence à 2:09:15.
Chronique publiée dans le cadre de ma collaboration avec Mon Carnet, le grand magazine francophone de l’actualité numérique présenté par Bruno Guglielminetti.



